Première Partie : Les Frères Mineurs de l’Observance

 

I - Le couvent Saint François de Vico. Origines

Fondé en 1481, il constitua la 16e  implantation franciscaine dans l’île. Le pape Sixte IV  avait en effet  répondu favorablement à la supplique du seigneur Giovan Paolo da Leca et des populations de sa seigneurie  souhaitant ériger un couvent à Vico. Le lieu-dit Paratella, situé à  500 m à l’est du hameau de Nesa, sur un mamelon culminant à 410 m d’altitude, fut jugé le plus approprié par les parties consultées : le seigneur, les représentants des communautés de la piève de Vico, Fra Guglielmo Bolano de Speloncato, à la tête de la vicairie franciscaine de Corse ainsi que quatre frères, venus vraisemblablement du couvent de la Selva estimer les qualités du lieu. 

 Le 21 juin 1481,   Gratianus, notaire à Vico, se rendit sur place pour la signature officielle de l’acte de donation des terres   expertisées et évaluées par sept sages de la province de Vico à 325 écus. En conséquence, «  le lieu-dit   Paratella  fut donné au bienheureux saint François et aux vénérables frères pour y ériger un couvent… »

A l’acquisition de terres, s’ajouta la donation «  par  la volonté expresse et avec le plein consentement des habitants de Nesa »  des eaux de la fontaine «  A le vie force »  pour les besoins propres  des religieux et l’arrosage de leur jardin. L’acte précisait encore :   « Que nul quel que soit son grade, son état, sa condition, ne s’arroge le droit de couper des arbres, quelle que soit l’essence, sans la permission expresse des frères présents et futurs, propriétaires de ces biens ».

 

I – 1  Giovan Paolo da Leca : fondateur-protecteur à haut risque

On a souvent écrit que Giovan Paolo  dota personnellement les frères du couvent de terres estimées à 200 écus. Cela n’apparait pas dans l’acte de 1481. Il se peut que ces 200 écus aient constitué la contribution personnelle du seigneur sur les 325 écus  réglés pour l’achat des terres.

Lors de la fondation, Giovan Paolo était au comble de sa gloire. C’était un homme riche, puissant, influent, comblé. Son capital était évalué à plus de 100 000 livres ; son cheptel atteignait 3 000 têtes ; ses revenus annuels dépassaient  3 000 livres. Il possédait le château de Cinarca dominant le golfe du même nom, le château éponyme de Leca dit aussi « u Castaldu », proche d’Arbori et situé à une dizaine de kilomètres de Paratella, ainsi que le fortin des « Rocche di Sia », au-dessus de Porto.

Si Giovan Paolo traita avec munificence le couvent et les frati, il ne put le faire que pendant les cinq années qui suivirent la fondation. En effet, à dater de 1486, les soucis politiques et les revers militaires vont s’acharner sur le seigneur en guerre contre l’Office de Saint-Georges. Dès le début des hostilités, le seigneur avait fait cacher dans le jardin du couvent de nombreuses pièces d’argenterie (18 tasses, 3 louches, une coupe, 2 « corone », 12 cuillers, selon le testament  du seigneur daté de 1487) ainsi que 2 000 ducats, aux dires du chroniqueur Monteggiani. Seuls deux religieux avaient été mis dans la confidence. Leurs fréquentes visites censées répondre aux besoins spirituels des assiégés éveillèrent les soupçons des commissaires des troupes génoises. Les deux frères arrêtés, mis à la question, firent des aveux. Deux milles livres- poids d’argenterie et 1 200 lires en espèces furent saisies. Assiégé, vaincu, Giovan Paolo négocia sa reddition, mettant entre autre pour préalable la restitution intégrale de son trésor saisi au couvent. L’avenir de ceux qui furent partisans ou protégés du seigneur sera pour longtemps compromis. Au cours de l’été 1489, la population de Sorru in Su sera chassée, le pays  dévasté, ruiné, le village d’Arbori, à mi - distance du castaldu et du couvent, sera brûlé puis arasé.

Privés du bénéfice des quêtes, les religieux durent connaître de longues heures difficiles et chercher leur survie dans le jardinage, l’arboriculture et l’élevage.

 

I – 2  Le couvent franciscain (1481-1626)

Jusqu’au XVIe siècle les implantations franciscaines de Corse échappèrent  à tout parti architectural spécifique. C’était  de simples « lieux de vie » réunissant autour d’un oratoire de petits bâtiments, identiques à ceux des habitants les plus humbles de la région.

A Paratella, trois ou quatre « case » ou maisonnettes suffirent à abriter durant  l’hiver 1481-1482 un père-gardien et  deux frères non-prêtres. Ces humbles habitations, aux murs de moellons de granit jointoyés à l’argile, au sol en terre battue, aux toits couverts de bardeaux en châtaignier, se trouvaient à proximité d’une petite chapelle dédiée à saint Antoine de Padoue, le plus populaire, en Corse,  des disciples de saint François d’Assise.

Au cours du XVIe siècle, la communauté de religieux s’accrut. De nouvelles constructions furent élevées pour répondre à ses besoins, une  modeste église dédiée à saint François  érigée en remplacement de la chapelle saint Antoine de Padoue, en ruines. En 1589, cet édifice, au couvrement charpenté et au sol en terre battue, était toujours dans un état d’extrême dénuement.    

  Les  Frères Mineurs de l’Observance avaient des contacts suivis avec les populations à l’extérieur du couvent. Ils étaient au service du peuple, participaient à son édification  par leur zèle apostolique, leur dévouement et le  témoignage de leur vie religieuse, comme l’atteste  une supplique adressée au pape le 24 aout 1603.

I – 3  Le nouveau couvent à l’italienne (1627-1785)

Alors que leur rayonnement ne cessait de croître,  les bâtiments, «  vrai miroir de pauvreté », demeuraient dans un grand état de vétusté. Leur renouvellement s’imposait.

En 1627, un nouveau couvent, structuré architecturalement, adapté à une vie de communauté, fut mis en chantier, les habitants des localités voisines apportant leur aide à ce projet par des souscriptions et des journées de travail offertes. Il donna lieu  à deux campagnes principales de travaux.

 De 1627 à 1710, l’église fut remaniée et embellie. Une aile attenante à l’église, comportant, au rez-de-chaussée, un cellier, une cuisine, le réfectoire et des commodités et, à l’étage, les cellules des religieux et le chauffoir, fut  édifiée. Elle  communiquait avec le chœur, à l’arrière du maître-autel, facilitant ainsi son accès direct aux religieux   pour la récitation de leurs offices.

 De 1710 à 1785,  avec la transformation du couvent en « studium » ou maison de formation, cet ensemble fut complété par l’élévation d’une nouvelle aile nord-sud. Les bâtiments conventuels, permettant d’accueillir une vingtaine de personnes, définissaient un plan en U avec l’église, elle-même l’objet de nouveaux travaux d’embellissement.

En raison des méfaits du temps et de la tourmente révolutionnaire,  seules certaines œuvres ornant l’église au cours de la période susdite sont parvenues jusqu’à nous : un grand Christ en croix en bois peint polychrome,  dit « U franciscone », relevant du gothique international tardif, le tabernacle du maître autel, en marqueterie de marbre, daté de 1698, une statue de saint Antoine de Padoue avec l’Enfant Jésus, en bois peint polychrome, de la seconde moitié du XVIIe  siècle,  un chasublier en bois sculpté et mouluré, daté de 1664.

Ont entre autre disparu une chaire à prêcher et un orgue de chœur exécuté en 1773 par le facteur d’orgue génois Giovanna Battista  Ciurlino.

II -   Le rayonnement spirituel du couvent

Maison de formation intellectuelle et spirituelle, le couvent saint François formait des candidats aux ordres mineurs et majeurs, présentés régulièrement à partir de 1715 aux évêques de Sagone pour leur ordination.  Il mettait à leur disposition les  ouvrages  de sa bibliothèque, riche en 1790 de  670 volumes correspondant à 466 titres, comme le révèle l’inventaire dressé par le « frère-gardien » Nazario de Renno, et comptant  20 incunables imprimés entre 1475 et 1489, possédés aujourd’hui par la bibliothèque municipale d’Ajaccio.

  Les archives départementales de Corse-du-Sud ont  pour leur part conservé une centaine d’attestations  de formation délivrées par le Studium de Vico et de lettres patentes d’ordinations.

Autre témoignage  de l’influence et du rayonnement de la spiritualité du Poverello diffusée  par les religieux de Vico : le nombre croissant des membres du « Curdone », tiers-ordre  implanté à partir de la fin du XVIe siècle dans de nombreux villages de la piève de Vico et alentour.

Les lieux de provenance des religieux attestent aussi de l’aire d’influence du couvent. En 1770, parmi les sept frères-prêtres que comptait le couvent de Vico, cinq étaient originaires d’Arbori, Coggia, Renno, Vico, deux de Marignana , un de Lumio(Balagne), les six frères lais étant natifs pour leur part d’Arbori, Evisa, Renno et Vico.

Il nous est difficile d’imaginer la force et la qualité des relations qu’entretinrent tout au long de leur histoire les Frères Mineurs de Vico avec les habitants de la piève  et les populations avoisinantes.  Rares furent les familles qui ne comptèrent pas au cours des siècles un parent ou un ami  entré au couvent  ou un membre du « Curdone ».Il n’y eut pas une seule maison qui n’ait accueilli les frères mendiants lors de leur quête hebdomadaire. Rares encore furent  les fidèles qui ne participèrent  à des solennités liturgiques dans l’église conventuelle ou à des inhumations dans ses «  arce »,  sépultures collectives ménagées dans son sous-sol. Cet usage se répandit en effet à partir du 17e siècle. En effet, alors que l’église comptait une seule arca réservée aux Frères Mineurs à la fin du 16e siècle, dès 1618  les Leca d’Appriciani, Arbori, Renno et Vico aménagèrent dans son sous-sol  leurs caveaux privés,  « sepoltura de suoi antenati ». A partir de la seconde moitié du 17e siècle,  un grand nombre d’habitants de la piève et des communautés avoisinantes manifestèrent  leur désir d’être enterrés dans des sépultures collectives ménagées à cet effet dans l’église  susdite. Ainsi en est-il, par exemple, en 1686, de la majorité des défunts des paroisses d’Appriciani et d’Arbori, comme le révèlent les registres paroissiaux, ou encore  de 33 des 102 défunts dénombrés de 1689 à 1719 à Evisa, localité située à 22 kilomètres de Vico.

 

 III -  Le couvent franciscain et les confréries

Les «  frati » entretinrent des relations privilégiées avec les confréries, entre autre avec celles des pénitents de la Sainte Croix dont ils encouragèrent la création et la diffusion  en de nombreuses paroisses du diocèse de Sagone. Placées sous le patronage de saint Antoine Abbé, ces associations pieuses de laïcs, dont l’existence est attestée en 1589 à Arbori, Murzo, Poggiolo, Renno ou encore à Vico, s’inspirèrent tout particulièrement de la piété pénitente des franciscains  pour l’édification de leurs âmes. Les inhumations de nombreux confrères dans l’église conventuelle renforcèrent encore ces liens

Des religieux  furent également membres de diverses confréries. Ainsi des Frères s’inscrivirent-ils à la «  confrérie des prêtres et clercs du diocèse de Sagone », vouée à la libération des âmes du Purgatoire et placée sous la protection de Notre Dame du Mont Carmel. Fondée à Calvi en 1645, elle tint sa première assemblée générale dans l’église paroissiale de Vico,  regroupant 40 prêtres et six clercs. Des religieux  du couvent en firent régulièrement  partie  de 1646 à 1789, comme le révèlent les registres conservés.

D’autres franciscains de Vico  furent également membres, dès sa fondation en 1686, de la confrérie mixte du Rosaire érigée en l’église paroissiale de Vico. Ainsi y retrouvait-on les frères Simone de Feliceto, Anton Francesco de Vico, Santo Leca  Cristinacce d’Appriciani et trois autres Leca Cristinacce : Agostino, Angelo et Francesco…

 

IV -  L’ex-couvent de franciscains (1789-1836)

Le 2 novembre 1789, l’Assemblée Constituante décidait de la mise à disposition de la nation des biens du clergé.

A cette date, les Frères Mineurs de l’Observance possédaient en Corse 40 couvents regroupant 500 religieux. Le 18 février 1790, Fra Nazario de Renno,  Père-Gardien du couvent de Vico, remettait officiellement au juge royal l’inventaire des livres de la bibliothèque  ainsi que l’état descriptif des propriétés foncières et arboricoles, complété par le sommaire des revenus du casuel (blé, orge, seigle, légumes, châtaignes, pain, vin, fromage, viande, lin). Il évaluait les revenus annuels du couvent à 5 870 lires, somme nécessaire à l’entretien des religieux, des bâtiments et de quatre bêtes de somme.

Malgré les injonctions révolutionnaires du 12 mars 1791, les officiers municipaux chargés de l’établissement des inventaires,  souvent attachés personnellement aux « frati » de Vico, firent de la résistance passive ou contournèrent la loi. Ainsi, le 21 novembre de la même année, un bail de 9 ans fut-il passé  entre  le directoire du district de Vico et le sieur Giovanni Pinelli de Rosazia, « ex Frère Mineur Observant du district », en fait ex supérieur du couvent. La vigne, l’enclos, le pré, biens nationaux, anciennement propriété du couvent, lui furent loués moyennant le paiement annuel de 80 francs.

 L’inventaire détaillé de tous ses biens, préalable à toute adjudication, fut longtemps différé. Il  ne fut dressé que les 8 et 9 mai 1797. Malgré la fermeture des couvents, celui de Vico avait continué  à être habité  illégalement par d’ex-religieux. Afin de régulariser leur situation, la municipalité favorisa, après inventaire et mise en adjudication des  biens, leur prise à bail par   ces ex  franciscains qui devenaient ainsi locataires, en qualité de simples citoyens,  de ce qui avait été leur propriété collective.  Ces derniers vécurent en paix jusqu’à ce que, au cours de l’année 1802, les Domaines se préoccupent à nouveau des biens nationaux non aliénés.  La bienveillance  des autorités locales et de la population permettra à d’ex religieux de  demeurer dans les lieux jusqu’en 1826.

 Ainsi prit fin à Vico une présence franciscaine de trois siècles et demi.

Les 22 et 29 février 1836, les bâtiments conventuels et dépendances,  l’église et le jardin seront mis aux enchères. Cet ensemble sera attribué pour 3 050 francs au seul enchérisseur, le vicaire général Sarrebayrouse, agissant pour le compte  de l’évêque, Mgr Casanelli d’Istria. Le 7 mai 1836, l’évêque en fera don à la congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

 

* Une étude d’ensemble relative au couvent des Frères Mineurs Observants de Vico dit « couvent Saint François », due à l’auteur,  a été publiée en  janvier 2002  par les éditions Alain Piazzola.