Deuxième Partie : Les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée

 

  I – Les Oblats de Marie Immaculée en Corse (1835-1903)

Cette congrégation  fondée à Aix-en-Provence le 25 janvier 1816 sous l’appellation « Missionnaires de Provence »  par le Père Eugène de Mazenod,  ordonné prêtre cinq ans plus tôt, soucieux de se consacrer «  aux âmes les plus abandonnées », est approuvée officiellement le 17 février 1826 par le pape Léon XII sous le nouveau titre de «Missionnaires Oblats de la très Sainte et Immaculée Conception »(1).

En 1832, le Père,  vicaire général de Marseille,  est élevé à l’épiscopat sous la titulature d’évêque d’Icosie puis est nommé évêque auxiliaire de Marseille.

Contacté à propos de la prise en charge d’un grand séminaire diocésain par  Mgr Casanelli d’Istria,  évêque d’Ajaccio depuis 1833,  soucieux de la formation du clergé insulaire, Mgr de Mazenod  est profondément ému par la description de l’état religieux de la Corse et plus précisément de son clergé. Il propose à l’évêque comme supérieur du séminaire le Père Joseph Hippolyte Guibert, âgé de 32 ans, « le prêtre le plus distingué de nos contrées soit par sa profonde piété soit par l’étendue de ses connaissances soit par la finesse de son esprit cultivé ».

 

 I – 1   Le Père Joseph Hippolyte Guibert à Ajaccioippolyte Guibert, âgé de 32 ans, « le prêtre le plus distin

Arrivant de Toulon, le Père débarque à Saint Florent le 15 mars 1835 après une traversée fort agitée. Il arrive à Ajaccio le 18 mars, après trois jours de voyage à cheval. Il est rejoint le 25 avril par le Père  Antoine Adrien Telmon et le Frère  Jean- Bernard Ferrand.

Nanti des pleins pouvoirs par Mgr Casanelli d’Istria, le supérieur du grand séminaire parvient en deux mois, à la surprise générale, à trouver et aménager des locaux provisoires. Les cours commencent le 10 mai 1835 avec 14 élèves .Les Pères Charles Dominique Albini et Sicard  arrivent le 17 octobre pour la rentrée de l’année scolaire 1835-1836. Le séminaire compte au cours de cette année 132 élèves parmi lesquels une quinzaine de prêtres venus  pour la formation théologique qui leur manquait.

 

I – 1 - 1  Le Père Joseph Hippolyte Guibert au couvent de Vico

Dès sa nomination à l’évêché d’Ajaccio, Mgr Casanelli d’Istria nourrit le projet de doter son  diocèse  d’une communauté religieuse  qui assurerait l’édification des âmes par la prédication de missions dans toute l’ile. L’arrivée des Pères Oblats de Marie Immaculée et tout particulièrement du Père Albini devait combler son désir.

Il parle au Père Guibert de l’ancien couvent de franciscains que l’on vient de mettre en vente à Vico, son village natal et qui pourrait convenir aux missionnaires. En juin 1835,  celui-ci  informe  Mgr de Mazenod de son projet de se rendre sur place pour examiner les lieux en vue d’une éventuelle implantation oblate.

Le 7 mai 1836, Mgr Casanelli d’Istria, propriétaire du couvent depuis le 29 février 1836, suite à sa vente par les Domaines, en fait donation à la congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

Paul Fontana, historiographe, très documenté  sur Vico, son village natal, écrit dans Le Petit Marseillais des 25, 28 et 30 juillet 1938   : « on ne pouvait ignorer que l’évêque n’achetait pas pour son compte personnel et qu’il ne payait pas de ses propres deniers…Il est manifeste que tout cela avait été réglé d’avance… »

L’acte de donation « irrévocable » des bâtiments conventuels, des dépendances, de l’église et du jardin d’un hectare, passé devant Pierre-Marie Versini et Laurent Peraldi, notaires royaux à Ajaccio, précise : «  le tout est donné en l’état où il se trouve actuellement, sans rien en réserver ni retenir ». Lesdits biens «  devront servir à une destination religieuse : maison de retraite ou de mission, école ecclésiastique, communauté religieuse ou autre et ce au choix du donataire... Ils ne pourront être détournés de leur destination… La présente donation est faite parce que telle est la volonté du donateur ».

 La donation est acceptée par le Père Guibert, agissant au nom de Mgr de Mazenod.

Avant toute installation dans cette neuvième fondation oblate, des travaux de réhabilitation s’imposent. Se rendant  en juin 1836 à Vico pour un état des lieux  précis, il écrit : « Quand je suis arrivé à Vico, toute la ville a été en émoi. Le maire, le curé, le receveur et les principaux habitants ne m’ont pas quitté un seul instant. Ils auraient voulu me persuader que le couvent était l’une des sept merveilles du monde. Ils m’ont même offert de vendre des biens pour faire les réparations… »

Le 20 juin  1836, les Pères Albini et Telmon rejoignent le couvent avec le frère  Ferrand,  le Père Guibert installant officiellement le Père Albini comme premier supérieur.

Les  premiers travaux de restauration sont aussitôt engagés. Toutes les toitures sont en effet à reprendre, les 52 portes et les 60 fenêtres à remplacer pour moitié… La voûte du réfectoire menace de s’écrouler… L’église est en très mauvais état…

Les Pères Albini et Guibert poursuivent la remise en  état des bâtiments. En 1841, alors que le Père Guibert, nommé évêque  de Viviers, s’apprête à quitter la Corse,  il note que  22 266 francs  ont été dépensés pour ce chantier   au cours des cinq années écoulées. Les professeurs du grand séminaire  y ont consacré la totalité de leurs traitements, soit 19 266 francs, la congrégation octroyant pour sa part les 6 000 francs complémentaires.

 

I – 1 - 2  Séjours du Père Guibert au couvent

Au cours de l’été 1838, la viabilité de la maison est assurée.  Alors que des travaux d’agrandissement de l’ancien séminaire d’Ajaccio sont engagés, les élèves et les professeurs du grand séminaire viennent  passer à Vico l’année scolaire  1838- 1839. Ainsi  deux communautés oblates  sont- elles réunies sous le même toit : celle du couvent avec les Pères Albini, Gibelli et le frère convers Pierre Métifiot, celle du grand séminaire avec les Pères Guibert, Bellon et Moreau et un grand nombre des 80 séminaristes, tandis que d’autres étaient logés chez l’habitant. L’année suivante, le chantier du séminaire étant achevé, professeurs et élèves regagnent Ajaccio.

Le 12 aout 1841,  alors que le Père Guibert se trouve au couvent, il reçoit l’annonce officielle de sa nomination à l’évêché de Viviers. Dans la soirée, la nouvelle se répand  dans les villages environnants et les cloches de toutes les églises se mettent à sonner.  Le soir même, un   Te Deum est célébré dans l’église paroissiale de Vico, en présence de Mgr Casanelli d’Istria, du curé Multedo  et du clergé de la piève, du nouvel évêque de Viviers et de la population.  A la fin de la cérémonie, les deux évêques regagnent le couvent, sous les vivats  de la foule et les salves d’armes à feu.

Le Père Guibert quitte la Corse après 16 années d’apostolat. Il était âgé de 40 ans.

Les Oblats du couvent reverront Mgr Guibert  le 16 octobre 1851,  lors de sa venue en compagnie de Mgr de Mazenod et de Mgr Casanelli d’Istria pour   l’exhumation et  la translation des restes du Père Albini dans un nouveau cercueil déposé à l’intérieur de l’église dans la paroi murale à proximité du grand Christ en croix où il se trouve encore de nos jours. 

 

 

I  - 2   Le Père Charles Dominique Albini,   missionnaire et professeur de grand séminaire (1824-1839)

Prêtre séculier à Menton, l’abbé Albini découvre en juillet 1824 les « missionnaires de Provence » et décide de les suivre. Alors âgé de 34 ans, il se sent ardemment appelé à prêcher avec eux des missions populaires.  Il débute sa première mission le 20 novembre 1824, trois semaines après avoir prononcé ses vœux devant le Père   de Mazenod et être devenu le « Père Albini ».

 En trois ans il prêche douze grandes missions. Debout avant quatre heures du matin, se donnant sans mesure à la prédication  en italien ou en provençal, passant des journées entières au confessionnal, parfois jusqu’à 23 heures, cet insatiable missionnaire tombe malade. Une fois rétabli, il est nommé professeur de théologie morale au grand séminaire de Marseille  dirigé par les Oblats dès l’automne 1827. (En approuvant leur règle le  21 mars 1826, le pape  Léon XII leur avait en effet  confié,  en plus des missions, la prise en charge de séminaires). Il y enseigne pendant huit ans avec, au cœur, la nostalgie de partir à nouveau porter la parole de Dieu  «  aux âmes les plus abandonnées ».

Lorsqu’il débarque à Ajaccio en 1835, il est attendu par le Père Guibert pour enseigner au grand séminaire la théologie morale, assurer les cours de diaconale ainsi que la direction spirituelle de séminaristes et de prêtres.

I – 2 -1  Le Père Albini à Vico

 Le 20 juin 1836, il devient le premier supérieur de la maison oblate de Vico.

Jusqu’à sa mort le 20 mai 1839, il  sera  douloureusement partagé entre son brûlant désir de partir en mission dans les villages de Corse, à partir du couvent de Vico et les lourdes charges qui lui sont imposées au grand séminaire, charges qu’il voudrait mais ne peut refuser. Le temps de professorat lui parait être un temps vécu  au détriment des missions populaires qui l’attendent. Dans des lettres adressées au Supérieur Général,  il fait part de son déchirement  et indique qu’il acceptera par devoir, par obéissance,  de demeurer encore professeur si cela lui est demandé mais son plus grand et seul désir est de pouvoir reprendre la prédication des missions populaires.

Dès qu’il le peut, le Père met à profit les vacances scolaires pour repartir « évangéliser les pauvres de ces contrées  où nous sommes attendus et vivement désirés », dit-il. C’est ainsi que celui que l’on  surnomme «l’apôtre de la Corse accomplira  de la fin 1836 à 1839 onze missions dans l’île : à Moïta, Ile Rousse, Santa Reparata di Balagna, Ajaccio, Coggia, Calcatoggio, Albertacce, Guagno, Linguizetta, Canale di Verde ou encore Ota.

Le 12 novembre1838, il tombe  malade. Après une brève rémission, son état s’aggrave. Il s’éteint au couvent de Vico le 20 mai de l’année suivante dans la chambre devenue  depuis 1836 l’oratoire de la communauté oblate(2).

 

I – 2 - 2  Sainteté de vie du serviteur de Dieu

 La sainteté de vie  du Père Albini est notoire, reconnue  en tous les lieux où il a vécu,  prêché, enseigné.  On lui attribue des grâces extraordinaires, des conversions et nombre de faits jugés miraculeux.

Le 10 novembre 1841, Mgr de Mazenod recommande de « recueillir par écrit tout ce qui a rapport à la bienheureuse vie de notre Père Albini » car il a l’intention d’introduire sa cause, ne fût-ce que pour le faire déclarer « vénérable ». Le 17 juin 1851, Mgr Guibert rappelle que  pour obtenir un  tel décret, « il suffit de prouver l’héroïcité des vertus et la réputation des miracles ».

Une suite d’évènements malheureux retarde jusqu’au 14 avril 1915 l’introduction à Rome de la cause qui fait lentement son chemin jusqu’au 4 juillet 1968, date à laquelle le pape Paul VI proclame le Père Albini « Vénérable ».

175 ans après sa mort, le couvent conserve la sépulture du Père et garde vivante la dévotion à cet homme de Dieu dont le dossier de canonisation est en cours.

Deux témoignages relatifs à la sainteté du Père Albini  me semblent particulièrement à retenir : celui du docteur La Testière de Vico qui l’a assisté pendant sa maladie, jusqu’à sa mort. C’était un esprit fort, ne croyant en rien. IL voit souffrir le religieux qui prie pour sauver sa femme d’un accouchement désespéré… Il assiste à sa mort…  Le docteur est profondément ébranlé par ce qu’il a vu. Il affirmera plus tard : «  Le Père Albini m’a transformé. Je crois maintenant en Dieu et en la religion catholique. J’affirme que ma conversion lui est entièrement due. Sur mon honneur et ma conscience, je déclare que c’est un saint. J’ai vu mourir un saint ». Le docteur deviendra un fidèle pratiquant et son fils sera ordonné prêtre.

 Mgr Guibert, futur cardinal archevêque de Paris, qui mieux que personne a connu le Père Albini dont il fut durant des années le confesseur et le père spirituel, écrit pour sa part : « je puis certifier que c’est l’homme le plus saint que j’ai jamais connu et j’avoue que je l’invoque avec grande confiance ».

Nous savons par son secrétaire particulier  qu’à Viviers une gravure encadrée représentant le Père Albini était placée à l’honneur sur la cheminée. Il note : « Je ne tardai pas à remarquer que cette gravure était l’objet de soins particuliers de la part de Mgr Guibert et je compris quelle place considérable de profonde estime, d’attachement respectueux et de pieuse vénération occupait dans son cœur le saint religieux . »  La gravure demeurera objet de  vénération et  de  piété de la part du prélat qui continuera jusqu’à sa mort  en 1886 à invoquer la protection du « saint Père Albini ».

I - 3   Présence de Mgr Xavier-Toussaint-Raphaël Casanelli d’Istria, évêque d’Ajaccio, au couvent de Vico

Sitôt la remise en état des bâtiments conventuels engagés, le prélat, donateur et bienfaiteur du couvent, vient, chaque été, en juillet-août,  de 1837 à 1859, y séjourner. La maison devient alors le lieu de rendez-vous de nombreux parents, amis de la famille, prêtres et fidèles. A plusieurs reprises, les supérieurs du couvent  et Mgr de Mazenod lui-même dénoncent les inconvénients d’une telle présence, non seulement pour les dépenses élevées occasionnées mais surtout par l’impossibilité de maintenir une vie religieuse de recueillement et de prière exigée par la règle oblate. Lors de sa visite canonique du 16 octobre 1851, le supérieur général s’indigne du « brouhaha » qui règne dans la maison autour de l’évêque. Il envisage même, à plusieurs reprises, la possibilité d’établir les Pères en un autre lieu « qui soit à nous et où nous soyons seuls et maîtres », écrit-il.

Mais il est aussi des jours studieux d’été au cours desquels Mgr Casanelli d’Istria  rédige  une trentaine de  mandements et lettres pastorales…

C’est au couvent de Vico que l’évêque meurt le 12 octobre 1869, au terme de trente-six années au cours desquelles, a-t-on écrit, « il créa de toute pièce un diocèse modèle ».

 

 I - 4 -  Galerie de portraits de religieux (1835-1903)

I – 4 - 1  Le Père Antoine Adrien Telmon (1807- 1878), compagnon du Père Albini au grand séminaire d’Ajaccio  à partir de 1836, participe aux missions populaires prêchées à Moïta et Ajaccio. C’est un personnage déroutant, « touche à tout », excessif, «  pétulant et hardi par caractère mais franc lorsqu’il n’est pas contrarié…Il brille par son intelligence, par son indépendance et par ses excès », écrit le Père Albini. De relations difficiles, il se fâche avec tous ses confrères. Il s’oppose au Père Guibert, ce qui amène le 14 mai 1837  son départ de Corse où il laisse le souvenir d’un missionnaire doué à qui tout réussit.

En 1841, il partira de Marseille pour fonder les premières missions oblates au Canada et sera à l’origine, en 1849, des premières implantations aux  Etats Unis.

 

I - 4  – 2  Le Père  Etienne Semeria (1813- 1868), supérieur du couvent  de Vico de 1840 à 1847, marque aussi fortement ces lieux avant de partir pour Ceylan le 10 mars 1848. Vicaire général de l’évêque de Jaffna,  vicaire apostolique en 1857,  consacré évêque « in partibus » d’Olympia, il sera coadjuteur de l’évêque  durant onze ans, jusqu’à sa mort survenue en 1868.

 

I – 4 - 3 Le Père Mathieu Victor Balaïn (1828-1905), supérieur du couvent de Vico en 1858-1859 puis supérieur du grand séminaire de Fréjus, est nommé évêque de Nice en 1866.Très attaché aux Oblats de Vico, il revient au couvent en 1890 et offre la statue de l’ Immaculée Conception qui somme le clocher alors récemment achevé. A la tête de l’archevêché d’Auch en 1896, il meurt en 1905.

 

I - 4  – 4  D’autres Pères Oblats  de Marie Immaculée marquent aussi la vie du couvent tels le  Père Antoine  Rolleri, supérieur en 1847-48, qui fait refaire la toiture des bâtiments conventuels et remanier les cellules ; le Père Dominique Luiggi, supérieur en 1851, mort en odeur de sainteté, à qui l’on doit l’ouverture du couvent aux petits séminaristes en 1855 ; le Père Antoine Mouchette, supérieur de 1862 à 1867, maître d’ouvrage  des remaniements de l’église avec création de deux chapelles latérales dédiées à Notre Dame des Anges et à saint Antoine de Padoue, nef rythmée de piliers supportant des arcades et couverte d’un faux plafond orné d’une peinture monumentale représentant l’Immaculée conception réalisée par le peintre Philippe Bassoul,  apposition de l’inscription : « hic jacent ossa patris Albini »  sur la paroi murale concernée ; Joseph de Véronico, arrivé au couvent en 1840, desservant de Nesa ( hameau de Vico) en 1845 puis supérieur du couvent de 1867 à 1875. Religieux original, peu apte à la prédication, il est apprécié par ses multiples dons artistiques : musicien, organiste, peintre, sculpteur, architecte auteur des plans des églises de Balogna, Murzo et Nesa. Ses dons de magnétiseur lui vaudront des reproches pour exercice illégal de la médecine et entraineront son départ de Vico en 1886. Evoquons aussi  le  Père Antoine Audric, supérieur du couvent en 1878-1879, qui fait ériger par son frère le groupe sculpté monumental dit « Calvaire » sur la place de l’église  ou encore le Père Francois Semeria, qui fait élever le clocher-porche en 1889.

  Ainsi  la Maison de Vico aura-t-elle véritablement répondu jusqu’à l’expulsion des Oblats en 1903 à  la demande de Mgr Casanelli d’Istria : être une maison de « missionnaires prédicateurs » au service de la Corse, comme le font entre autre apparaître de 1869 à 1903 les 453 interventions d’Oblats missionnaires dans l’île (missions,  retraites, prédications de  Carême).

II -  Le couvent de Vico  entre l’expulsion des Oblats et leur retour (1903-1935)

Le refus de demander la reconnaissance légale de leur congrégation conformément aux dispositions de la loi du 1er juillet 1901 entraîne l’expulsion des Oblats qui  quittent le couvent de Vico le 2 mai 1903.

 Mgr Noël Casanelli d’Istria, vicaire général et neveu de Mgr Raphaël Casanelli d’Istria, fait alors valoir en justice une clause de l’acte de donation du couvent en1836, à savoir que si pour une raison quelconque les religieux ne pouvaient poursuivre leur engagement spirituel au service du diocèse, la propriété devait revenir à la famille du donateur. Le vicaire général obtient gain de cause le 27 mars 1907. Avant d’engager toute démarche juridique et administrative, ce dernier, pour ne pas tomber sous l’excommunication encourue par tout acquéreur de biens d’église spoliés, prend soin d’adresser une supplique à Rome qui  communique son approbation à l’évêque d’Ajaccio, Mgr Jean-Baptiste Desanti, le 7 juillet suivant. 

Le vicaire général s’engage à rendre ces biens aux missionnaires oblats «  le jour où ceux-ci pourront y remplir les conditions stipulées dans le contrat de donation de 1836 ». Dans sa supplique adressée à Rome, il précise : « Si à la mort du suppliant ledit immeuble n’a pas fait retour aux missionnaires, ses héritiers seront liés par l’engagement qu’il contracte lui-même… ». Il notifie clairement par écrit à Rome et à l’évêque d’Ajaccio que le propriétaire  légitime  du couvent demeure la congrégation des Oblats (Cf. Père Le Friant, O.M.I in «Etudes oblates » du 25 mars 1969, p.308).

La mort du prélat bouleverse la situation quand le couvent  devient propriété des  héritiers de Mgr Noël Casanelli d’Istria. Un pénible conflit s’ensuit entre les évêques d’Ajaccio Mgr Desanti (1906- 1916) puis Mgr Simeone (1916-1926) et la famille Casanelli d’Istria. Cette période douloureuse prend fin avec l’acte de donation notarié fait le 19 avril 1935 à l’association diocésaine « le Cyste » par Marie Félicité Casanelli d’Istria, alors détentrice  du couvent.

La réconciliation de la famille Casanelli d’Istria avec l’Eglise se fera solennellement au cours des fêtes du bicentenaire de la consécration de la Corse à Marie Immaculée et du centenaire de la fondation du grand séminaire d’Ajaccio par les Oblats de Marie Immaculée. Ces festivités rassemblent à Ajaccio, du 17 au 20 mai 1935, le  révérend Père Théodore Labouré, supérieur général de la congrégation, le cardinal Verdier, archevêque de Paris, entouré des archevêques de Marseille, Aix-en-Provence et Auch. Marie Félicité Casanelli d’Istria donnera à cette occasion une réception en l’honneur des prélats et aura le privilège de donner l’hospitalité à Mgr Roque, archevêque  d’Aix-en-Provence.

 

 

III -  Les Oblats de Marie Immaculée, de leur retour au couvent  à nos jours

 III – 1 : de 1935 à 2002

Le centenaire de l’arrivée des premiers Oblats et leur retour au couvent sont solennisés le 2 août 1935, fête franciscaine  traditionnelle de Notre-Dame des Anges. Une grand-messe chantée rassemble sur la place du Calvaire une assistance nombreuse accourue de toute la région.

La nouvelle communauté comprend alors quatre Pères : Marcel Brémont, supérieur, Bernardin d’Istria, âgé de 78 ans, qui avait vécu au couvent l’expulsion des Oblats, Victorin Ranc et Marcellin Peyssi.

 Le 30 juillet 1935, cinq jeunes séminaristes âgés de 18 à 24 ans étaient arrivés au couvent pour un « rattrapage scolaire ». Ils constituent le premier noyau d’une « maison pour vocations tardives ».

Des travaux d’urgence sont nécessaires pour assurer la viabilité des lieux.  Le chantier de réfection des toitures dont le très mauvais état avait entrainé l’effondrement des plafonds de plusieurs cellules est engagé ;  des sanitaires décents sont installés, grâce à l’adduction de l’eau de la source ; l’électrification sommaire de la maison est réalisée. Le cimetière est aussi remis en état et les tombes des douze Pères et d’un Frère  remises à l’honneur.

De 1941 à 1947, la Maison de Vico devient le « scolasticat Albini » pour des étudiants  oblats malades ou convalescents.

Au fil des années suivantes et jusqu’à nos jours, le rayonnement du couvent est mis en lumière  par l’accueil en ses murs de  retraites spirituelles, de cours bibliques, sessions et activités  socioculturelles multiples. La liturgie des dimanches et jours de fêtes rassemble des fidèles des environs ou de passage en l’église conventuelle.

 La vie de Foi s’exprime aussi en ces lieux lors des pèlerinages du 20 mai  sur la tombe du vénérable Père Albini, l’apôtre de la Corse, du 2 août, fête de Notre-Dame des Anges,  du 8 décembre, fête majeure des Oblats de Marie Immaculée ou encore du 13 décembre, fête de sainte Lucie, très populaire en Corse depuis le moyen  âge (3).

Deux Pères d’origine corse,  les Pères Noël Leca et Jean-Pierre Bonnafoux, ont marqué l’histoire contemporaine des Oblats de la province du midi :

*le Père Noël Leca, natif d’Arbori, ordonné prêtre en 1950. Longtemps directeur de l’ « Exposition missionnaire » de Lourdes avant de faire partie de la première communauté internationale oblate, rédacteur de la revue « Pôles et tropiques » pendant 17 ans, il sera rattaché à la communauté de Vico de 1992 à 1997 ;

*le Père Jean- Pierre Bonnafoux, originaire d’Ajaccio, ordonné en 1969. Supérieur de choc de la communauté oblate de Vico de 1981 à 1990 puis de 1996 à 2002, il renouvelle profondément les structures et les activités du couvent(4), sans négliger ses tâches spirituelles et apostoliques et l’aumônerie de l’Université de Corte dont il est chargé en 1996.

Il innove en associant étroitement des laïcs à la vie de la communauté oblate par l’institution de deux associations : en 1984, l’« association des amis du couvent », pour les animations et, en 1986, l’ « association pour l’accueil »,  en charge de la gestion financière des Pères et des hôtes de passage dont le nombre ne cessera de croître et la fréquentation se diversifier, témoignant ainsi de l’attractivité du couvent.

 Le Père Bonnafoux se préoccupe aussi de la sauvegarde du patrimoine mobilier. En 1986, le couvent contribue financièrement à la restauration par les  monuments historiques  de deux œuvres majeures de l’église Saint François : le grand Christ en croix, relevant du gothique international  tardif et le meuble de sacristie daté de 1664.

 On  doit aussi au Père la mise aux normes européennes des bâtiments, la modernisation des cuisines et réfectoires, la création d’un gîte d’étape, les travaux de captation des eaux usées avec branchement sur égouts, une nouvelle adduction de l’eau potable de la source,  en remplacement de celle réalisée en 1779 par les Franciscains. Ces travaux ont été rendus possibles suite à la donation  du  8 janvier  1988 faite par le « Cyste »  à la «  Fondation de Mazenod » créée le 3 juillet 1981.

 Désireux  d’ouvrir le couvent  aux préoccupations du monde et aux débats de société contemporains et d’offrir à la population des espaces   d’échange, de sociabilité, de convivialité qu’elle pourrait s’approprier, il fait édifier de 1989 à 1990, avec le concours  d’une centaine de  bénévoles de la région participant à l’ « aiutu » sous sa direction,  une salle polyvalente, la « salle Albini », pouvant accueillir 200 à 300 personnes.  S’y déroulent depuis cette date débats divers, conférences, sessions, ateliers, repas et fêtes de convivialité, toujours aussi courus 25 ans après.…

 Attentif  aux préoccupations du secteur pastoral, il favorise  en 1996 l’érection de la confrérie du  «  Père Albini », association pieuse de laïcs inter-paroissiale, dont le projet était porté par quatre  jeunes du Vicolais : Jean-Laurent et François-Aimé Arrighi, Pierre-Antoine Beretti et Dominique Antoine  Leca,  et qui sera canoniquement approuvée par l’Ordinaire du diocèse(5).

C’est dans ce même esprit d’ouverture et d’échanges qu’il contribue à créer à partir de décembre 1996 un bulletin d’information gratuit à large diffusion dont il sera le premier directeur de publication : « Inseme per a communicazione, a fraternità e a fede ». Ce bulletin séduit toujours autant les populations du Vicolais.  

Le couvent chevillé au cœur, il  ne se résout pas à son déclin  et  c’est encore avec audace qu’au cours de cette même année 1996 il fait revenir du continent pour renforcer une communauté exsangue trois Pères âgés, à la retraite : Fernand Estève, Henri Pélicier et René  Schneider, heureux de retrouver pour quelques années la Corse qu’ils avaient jadis servie comme missionnaires.   Aujourd’hui encore cette passion du couvent ne l’a pas quitté.

 

 III – 2   Evolution  de la mission pastorale de la communauté oblate du couvent

En  1951,  l’évêque de Corse confie aux Pères oblats  la desserte de trois paroisses du Vicolais. Depuis cette date, leur secteur pastoral n’a cessé de s’étendre. En 2006, cinq Pères  desservent quarante-deux paroisses des cantons des Deux Sorru, Deux Sevi, de Cinarca et du Cruzzini. En   juin 2014, le couvent compte seulement trois  Pères actifs, âgés de 56, 76 et 80 ans, pour 22 lieux de culte.

L’engagement pastoral des Oblats est celui de tout prêtre séculier diocésain : service liturgique ordinaire, fêtes patronales, baptêmes, mariages, obsèques, catéchèse, animation spirituelle des équipes de laïcs engagés. Les Pères travaillent en collaboration avec un diacre : François-Aimé Arrighi, ordonné en 2010, avec la « confraternita di u padre Albini » ainsi qu’avec les  associations   pour l’accueil  et  des amis du couvent. Ils sont également soutenus par le groupe des « laïcs associés aux Oblats ».

C’est une belle Maison Oblate, riche de ministères et d’activités mais un drame couve : la Province de France manque de nouvelles vocations et assiste au vieillissement de ses membres. Dès 2000, elle ne dispose plus de « relève » pour Vico.

 

III – 3  Un souffle nouveau : l’internationalisation des religieux

Le Provincial se tourne vers le Supérieur Général à Rome. Un appel au secours est lancé à travers la congrégation qui en 2002 parvient à envoyer à Vico deux Pères oblats : le Père Benoît Kabongo, originaire du Congo, supérieur du  couvent  pendant deux triennats et  le Père Joseph Goutier, venu du Canada pour six ans. En 2005, deux nouveaux religieux rejoignent la communauté : le Père sénégalais Jean Amadou Sy, présent au couvent pendant quatre ans et le Père André Hepting, ancien missionnaire français au Laos et en Indonésie. En 2008, c’est au tour du Père congolais Dominique Njoko et du Père Joseph Thévenet, missionnaire pendant 43 ans en Afrique centrale, de venir à Vico. Deux autres Pères séjournent brièvement  au couvent : le Père Adrien Gaillard, ancien missionnaire au Laos, de 2009 à 2010, date de sa mort et le Père  italien Pier Giorgio Piras, ancien missionnaire en Uruguay, de 2011 à 2013, année de sa mort en Italie.  Deux nouveau Pères, un Tchadien et un Vietnamien sont annoncés pour l’été 2014 en remplacement des Pères Njoko et Hepting, appelés à de nouvelles missions.

Vivre ensemble l’internationalisation avec pour dénominateur commun les charismes et l’amour de saint Eugène de Mazenod, canonisé le 3 décembre 1995 par le pape Jean-Paul II(6), constitue une difficulté à vaincre ô combien enrichissante : « s’accepter différents, se vouloir et s’aimer complémentaires ».

Autre défi pour ces Pères nouvellement arrivés, riches de leur inculturation passée : découvrir désormais la Corse, île aux traditions fortes, imprégnée depuis des siècles d’une religion populaire originale où se mêlent foi et superstition. Il faut beaucoup de temps, de psychologie  et d’amour pour entrer dans « l’âme corse ». La partie n’est pas facile à gagner.

Un de nos Pères, après trente années passées en Afrique au cours desquelles il essaya et réussit à être Africain parmi les Africains avouait : «  A mon arrivée en  France, je me suis complètement désinculturé. J’étais en dehors, l’étranger qui a besoin de réapprendre pour être sur la même longueur d’onde. Pas facile ! »

Au cours de cette nouvelle période, le couvent a poursuivi ses activités et en a accueilli de nouvelles comme  le festival de musique « Sorru in musica » créé en 2004 par Bertrand Cervera, 1er violon  de l’orchestre national de France,  festival rayonnant chaque été sur tout le Vicolais ;

III – 4  Les Oblats de Marie Immaculée au couvent  de Vico, demain

  C’est le secret de Dieu. Dio a fattu e po fara.